L’enracinement de la population immigrante, la manifestation du culte ainsi que la visibilité croissante de l’islam, représentent des facteurs primordiaux qui ont abouti à un dialogue international au sein du Conseil Européen les 29 et 30 Mars 2010, afin de lever le voile et faire dissoudre l’image ternie par d’innombrables préjugés.
Le colloque se voulait tout d’abord un espace de réflexion afin de présenter des résultats scientifiques à l’Europe et par la suite se forger des valeurs qui corroborent avec les orientations de la communauté européenne dans le but de vivre ensemble en toute égalité et dignité, selon Driss EL YAZAMI, président du CCME (Conseil de la communauté marocaine à l'étranger). Les participants à ce colloque sont venus d’une dizaine de pays arabes et européens, et se sont réunis sur le thème de la formation des Cadres Religieux musulmans et l’enseignement du fait religieux.
En 2008, Brigitte BASDEVANT-GAUDEMET, spécialiste en droit canonique, a édité un livre sur « L'administration des cultes dans les pays de l'Union Européenne ». Cet ouvrage a présenté les pratiques administratives des divers gouvernements, au sein de l'Union Européenne, à l'égard des religions ou communautés de convictions.
Brigitte BASDEVANT-GAUDEMET a essayé de répondre à la question suivante :
En Europe, quelles sont les attentes des grandes religions et comment dialoguent-elles avec les autorités de Bruxelles afin d'apporter leur contribution spécifique à la construction européenne ?
Pour Brigitte BASDEVANT-GAUDEMET, tous les Etats membres de l'Union Européenne sont confrontés aux mêmes évolutions des réalités religieuses et tous s'accordent pour reconnaître les mêmes principes fondamentaux relatifs à la liberté religieuse. Pourtant, chaque Etat reste
compétent pour déterminer le statut juridique qu'il entend accorder aux confessions religieuses.
Contexte général du colloque :
Pour Abdellah BOUSSOUF, secrétaire général du CCME, l’Europe est un espace de liberté et de modernité et c’est pour cela qu’il faut réformer l’enseignement théologique parce que la connaissance de l’autre peut être garantie à travers sa propre théologie, malgré que la société européenne ne
fasse pas assez d’effort pour connaitre le véritable islam. Ainsi avec un peu d’amour et de justice, les sociétés européennes d’aujourd’hui peuvent éviter de rester cantonnées dans un clivage de peur et de méfiance.
La date du colloque a coïncidé avec la période de la célébration de la fête de Pâques, un symbole très fort qui démontre la fraternité et le réveil de la conscience religieuse. C’est une date qui a permis aux chrétiens de toutes les confessions de fêter Pâques le même jour.
La participation des autres confessions a prouvé qu’un terrain d’entente a toujours existé, et que le fait religieux doit se mettre autour d’un socle commun pour donner une vraie signification aux attentes religieuses. Une approche critique serait aussi indispensable pour trouver des réponses à toutes les questions de nature religieuse.
Le colloque a traité deux pôles essentiels, à savoir l’enseignement du fait religieux dans les établissements et la formation des cadres religieux.
Au départ, les intervenants ont tracé un cadre de travail se basant sur les principes suivants :
- Respecter les droits fondamentaux de l’exercice religieux ;
- Lancer un processus pour pouvoir continuer dans ce domaine ;
- Faire murir l’idée du dialogue interreligieux ;
- Traiter du fait religieux au sein de la Constitution européenne et dans le Conseil Européen laisse comprendre qu’il y a des valeurs qui sont à respecter chez l’un comme chez l’autre.
Les deux pôles ont été traités et analysés selon différentes dimensions conjuguant théorie et pratique.
Rôle des Institutions :
Au niveau des gouvernements, la laïcité représente un système fiable pour garantir la pratique religieuse de chaque individu dans un climat de respect et de sérénité. La laïcité désigne, donc, au sens actuel, la séparation du civil et du religieux. Dans l'article « laïcité » de son Dictionnaire de pedagogie et d'instruction primaire, Ferdinand Buisson, un des inspirateurs des lois laïques de la troisième République, a défini plus précisément la laïcité en expliquant qu’il s'agit de la sécularisation des institutions politiques d'un Etat, à savoir que cet Etat ne s'adosse à aucune religion officielle, ni ne suppose quelque onction divine. Le principe de séparation des pouvoirs politique et administratif de l’Etat d’une part et du pouvoir religieux d’autre part, en est une application. Au sens contemporain, elle est le principe d'unité qui rassemble les hommes d'opinions, religieux ou de convictions diverses, en une même société politique distincte par conséquent d'une communauté.
Dans une perspective laïque, la liberté de croyance et de pratique doit être entière. Dans les limites de "l'ordre public", l'Etat s'interdit d'intervenir dans les affaires religieuses, et même de définir ce qui est religion et ce qui ne l'est pas (pas de religions officielles ni même reconnues selon l'article 2 de la loi de 1905).
Selon André SCHNEIDER, Député strasbourgeois, lors de sa contribution au colloque, même les non religieux « athées » doivent entrer dans le système de la laïcité. La théorie politique des Etats est d’élargir le champ de liberté religieuse de chacun dans le respect de l’autre. Concernant le
fait religieux musulman, André SCHNEIDER propose d’étudier les approches possibles pour promouvoir la création d’un centre de formation sur l’échelle européenne, sans, bien entendu, « toucher un point ou une virgule du concordat, sinon il devient caduc ».
Aspect juridique :
La situation de l’Alsace et la Moselle en matière d’enseignement religieux reste une exception parce qu’en France, selon Jean-Marie WOEHRLING, juriste expert auprès du Conseil de l’Europe, il n’y a pas d’enseignement religieux public. Le droit local est un droit particulier de l’Alsace-Moselle qui reste soumis aux conditions suivantes :
- Ce système est lié au culte reconnu permettant de créer un lien de confiance entre les autorités et le public ;
- C’est un élément constitutif de l’enseignement général (pas de transmission de la foi). Il est intégré dans le programme général;
- L’enseignement est organisé et suivi par les autorités religieuses ;
- L’enseignement est accepté par l’Académie qui garde le pouvoir de surveillance et de contrôle ;
Perspectives d’extension à l’Islam :
Selon Jean-Marie WOEHRLING, cette idée ne sera pas exclue puisqu’ il y a une manifestation favorable et une ouverture générale sur le projet, à condition de respecter ces trois démarches :
- Trouver une base juridique adéquate sous forme d’une loi, un décret ou une circulaire ;
- Le culte musulman doit s’organiser pour créer « l’appareil nécessaire » ;
- Une négociation avec les autorités académiques est obligatoire ;
Jean-Marie WOERLING a bien précisé qu’il y a nécessité à bien être attentif à ces trois démarches. De son côté, André SCHNEIDER était favorable à l’idée d’une sensibilité de l’aspect juridique.
Elargissement du débat :
La volonté de trouver un processus d’encadrement de l’enseignement du fait religieux musulman était de taille. Les acteurs de ce projet n’ont pas caché leur envie qui s’est manifestée dans l’invitation de plus de 150 spécialistes en la matière qui sont venus de France, de Belgique, des Pays-Bas, de Grande-Bretagne, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne, du Liban et du Maroc.
L’organisation de cette table ronde a permis d’élargir le débat et d’échanger les expériences existantes afin de les articuler et d’aboutir à un projet déjà expérimenté ailleurs.
Initiative espagnole :
Il faut noter que ces dernières années, la directrice générale des affaires religieuses espagnoles, Mercedes Rico, a présenté un projet pionnier en Europe d’enseignement de la culture et de la religion islamiques. Intitulé « Découvrir l’Islam », ce projet visait à contribuer à la normalisation du dialogue, la connaissance mutuelle et l’approfondissement de la liberté religieuse.
Ce projet a été écrit sous forme de textes dans un livre pour l’éducation primaire par la maison d’édition catholique SM (Santa Maria). Un deuxième volume intitulé « Connaître l’Islam » était prévu et destiné aux élèves de l’enseignement secondaire. Mercedes Rico a expliqué dans une conférence de presse commune avec les représentants des institutions et organismes participants au projet que c’est un manuel didactique qui a surgi à l’initiative des communautés islamiques espagnoles avec l’appui du ministère de l’Education, celui de la Justice ainsi que le soutien financier de la fondation Pluralismo e Convivencia.
Elle avait poursuivi en soulevant l’idée que l’introduction de l’enseignement religieux islamique dans des écoles avait mis en avant l’absence de moyens didactiques nécessaires pour les enfants, mais aussi pour leurs propres parents qui vivent en Espagne depuis longtemps.
Pour sa part, le représentant de la maison d’édition catholique SM, Javier Cortes, a affirmé que la découverte de l’islam est le plus important projet culturel et éducationnel que le groupe ait abordé ces derniers temps.
Alex Seglers GOMEZ-QUINTERO, professeur à l’université autonome de Barcelone en Espagne, de son côté, voit que les mineurs sont titulaires de la liberté des convictions religieuses et que la Constitution Espagnole prévoit dans l’article 16.3 la non-ingérence de l’autorité publique dans les religions. Par contre, le choix ou l’élection des enseignants ainsi que le programme, reviennent aux autorités religieuses.
Dans tous les cas, le culte reconnu est un culte statutaire qui relève du droit commun et les compétences dans la matière religieuse restent bel et bien existantes dans l’enseignement espagnol.
Dans sa communication, Ana Planet CONTRERAS, professeur à l’université autonome de Madrid, a confirmé que la communauté musulmane en Espagne a participé à la construction démocratique et que le cadre de dialogue exige une ouverture sur les institutions religieuses existantes sur le terrain. En Espagne, plusieurs personnes réfléchissent à la mosquée comme un premier lieu de la formation religieuse, et qu’une très bonne formation des imams est indispensable.
Ana Planet CONTRERAS a mis la main sur quelques problèmes sérieux émanant de la communauté musulmane en Espagne, à savoir :
- Ne pas souhaiter participer aux dialogues interreligieux ;
- L’absence du contenu réel de la formation ;
- Le manque de moyens au sein des institutions religieuses ;
- Le travail isolé et non encadré ;
- L’absence des femmes dans l’espace religieux ;
Modèle belge :
La Belgique est un pays de tradition et de culture catholiques. Dans une étude sur le pluralisme en Belgique, Corinne Torrekens, membre du Département de science politique de l'Université Libre de Bruxelles, estime qu’environ 75 % de la population belge appartient à la religion catholique, sans considération pour le niveau de pratique, puisque le taux de fréquentation de l’Eglise au moment de la messe dominicale est, quant à lui, estimé à seulement 15 %. Quant à l’islam, il représente la deuxième religion du pays avec entre 250 000 et 400 000 personnes ayant la nationalité belge ou celle d’un pays où l’islam est la religion dominante, soit environ 3 à 4 % de la population belge. Les statistiques nationales ne prennent en considération aucun critère quant à l’affiliation religieuse de la population. Néanmoins, le nombre de « musulmans pratiquants » est estimé à 10 % de la population musulmane. Les protestants arriveraient en troisième position avec environ 100 000 membres, suivis du judaïsme et de l’orthodoxie qui représenteraient chacun environ 40 000 membres. Enfin, la laïcité, en tant que mouvement philosophique officiellement reconnu, représenterait 18 % de la population (1).
Actuellement Six cultes sont reconnus en Belgique, à savoir les cultes catholique, protestant, israélite, anglican, musulman et orthodoxe. Cette reconnaissance a favorisé l’enseignement religieux qui à partir du moment qu’on le choisit, devient obligatoire, selon Salah ECHALLAOUI, inspecteur de l’enseignement religieux à Bruxelles. D’après lui, l’enseignement religieux islamique en Belgique participe au développement de la personne de l’élève en lui fournissant une formation globale pour s’ouvrir sur le monde extérieur, car l’enseignement religieux en général doit être au service de l’élève. Une fois que les principes initiaux sont acquis, la formation pourra accompagner pédagogiquement l’élève pour cheminer vers les sciences religieuses islamiques.
Brigitte MARECHAL, professeur à l’université catholique de Louvain en Belgique, pour sa part, était très attentive aux attentes des jeunes musulmans qui vivent dans un contexte pluraliste. C’est pour cette raison qu’elle a tracé ces finalités pour accéder à la formation continue en sciences religieuses pour former des cadres religieux :
- Respect de la foi musulmane et des opinions du croyant ;
- Insertion de l’enseignement des sciences religieuses à plein titre au sein des universités belges;
- Le corps enseignant doit se composer de professeurs et de docteurs ;
- Implication pédagogique (programmes proposés par les universités)
- Participation fidèle (tête bien pleine et bien faite).
Concernant les atouts pour réaliser ces finalités, il faut :
- La science du Coran et du Hadith ;
- L’évolution de l’exégèse ;
- Respecter l’aspect linguistique ;
- Exploiter la philosophie de la religion musulmane ;
- Dévoiler l’épistémologie des pensées islamiques.
Toutes ces propositions ont été faites afin d’acquérir des aptitudes pour la connaissance religieuse et être à la hauteur du défi qu’est l’enjeu de l’islam européen dans les années à venir.
L’expérience britannique :
En Grande-Bretagne, dès les années 1970, l'enseignement religieux à l'école est devenu beaucoup plus pensé en fonction de la mission éducative de l'école qu'en fonction de la mission évangélisatrice des Églises (2). Cependant, selon la Loi sur la Réforme de l'éducation de 1988, tout nouveau programme agréé doit refléter « le fait que les traditions religieuses en Grande-Bretagne sont chretiennes pour la plupart, tout en tenant compte de l'enseignement et des pratiques des autres principales religions representees en Grande-Bretagne » (3). La Loi, précise Robert Jackson, place également l'éducation religieuse dans le contexte de l'ensemble du curriculum des écoles publiques qui doit être équilibré et englobant et qui doit promouvoir le développement spirituel, moral, culturel, mental et physique des élèves à l'école et dans la société.
Jorgen Nielsen (4), professeur d’études islamiques, pour sa part, voit que l’intégration passe par la citoyenneté et que la Grande-Bretagne et la France diffèrent de la majorité des pays d’Europe parce que les musulmans y sont des citoyens. « Le concept de citoyennete n’est pas ideologique comme dans le reste de l’Europe ; ce n’est pas un probleme si un citoyen a un passeport britannique et aussi un passeport americain, algerien, etc. Dans la loi, le concept de citoyennete est une chose tres nouvelle et apparait depuis 1981 et l’acte de nationalite ≫.
C’est à travers ces principes que Maurice IRFAN COLES, président de « Islam et éducation à la citoyenneté » à Londres, a essayé, dans sa contribution au colloque, de déterminer comment il a pu, au sein d’un groupe de travail, de développer un curriculum sur la citoyenneté pour les médersas.
L'approche de l’équipe du projet consistait essentiellement à enseigner les valeurs de la citoyenneté dans la perspective islamique dans le but de prouver que pour être un bon musulman il faut être un bon citoyen.
A partir de ces principes, un conseil de culte britannique s’est mis en place pour gérer le fait religieux (près de 600 mosquées), et un programme de 50 cours, s’inspirant du programme scolaire sur la citoyenneté, a vu le jour.
Exemple des Pays-Bas :
L’éclairage, que Henk VROOM, a apporté sur l’expérience de l’université libre d’Amsterdam, a laissé comprendre que la plus grande problématique dont les Pays-Bas souffrent, reste, bien entendu, la traduction des sources musulmanes classiques fait par des théologiens savants. C’est pour cette raison, donc, que des relations avec ces derniers ont été tissées afin de remplir ce vide. Parmi les conditions requises dans ce partenariat, il y a:
- La liberté académique ;
- La neutralité des études ;
- Le respect des lois du pays par la religion musulmane.
Henk VROOM ne cache pas que le pluralisme de l’islam et le manque des imams formés et encadrés, ont favorisé l’introduction de l’enseignement religieux, car, selon lui, si les imams sont incapables d’expliquer leurs croyances et leurs savoirs aux autres imams, ils seront automatiquement incapables de les expliquer à leurs enfants et au reste de la communauté.
Pour sa part, Mohamed GHALY, enseignant à l’université de Leiden aux Pays-Bas, a expliqué qu’en 1982 un rapport a été présenté au Conseil des Ministres pour la mise en place d’un programme de formation des imams. De son côté, le parlement a déclaré sa volonté d’entamer une discussion avec les organisations musulmanes. Suite à cela, cinq axes ont été proposés :
- La recherche des documents de formation au Maroc ou en Turquie par exemple ;
- Le financement ;
- Programme sur trois années de formation ;
- L’exploitation des imams pour travailler, mis à par les mosquées, dans les hôpitaux, les prisons, ... ;
- La volonté du gouvernement pour réussir le projet ;
Etat des lieux de l’Italie :
En Italie, les accords de 1929 avaient fait de l'enseignement de la religion catholique, le fondement et le couronnement de l'instruction publique (comme en France avant 1882). Pour Jean BAUBEROT dans « Evangile et Liberté n° 108, février 1998 », cette situation dura jusqu'en 1984 où un nouveau concordat reconnu le catholicisme comme partie du patrimoine italien. Concrètement, explique t-il, cela se manifeste par l'existence de cours de religion donnés par des professeurs nommés en accord avec l'Eglise, de la maternelle à
l'enseignement secondaire.
Après la 2ème guerre mondiale, s’est exprimé Paolo BRANCA, professeur à l’université catholique de Milan, l’Italie avait perdu beaucoup de choses au niveau intellectuel surtout, et malgré cela, des recherches scientifiques ont continué à exister dans différents coins du pays. Cette situation, qualifiée de positive, a favorisé une bonne entente avec les autres cultures.
Paolo BRANCA s’est exprimé en langue arabe pour montrer à quel point le vivre ensemble et la cohabitation positive sont des devises de grande valeur.
Il a même emprunté l’idée de Fahmi HOUAYDI qui stipule que ≪ nous sommes tous des citoyens, les musulmans chez nous et les chretiens chez vous ≫. Pour BRANCA, notre époque nous favorise des occasions relationnelles avec l’autre. Il a ajouté que l’islam est devenu la deuxième religion en Italie, et que le musulman est devenu un collègue de travail et un voisin proche, ce qui signifie que la présence du musulman n’est plus attachée à l’économie, bien au contraire, mais c’est devenu une occasion d’entente et de cohabitation et c’est pour cela qu’il faut être sérieux et se comporter avec sagesse.
Dans sa contribution, Alessandro FERRARI, professeur à l’université de l’Insubrie à Côme, a expliqué que les convictions religieuses sont placées en même rang que celles non religieuses. Cependant, au niveau de l’enseignement religieux, il y a un système confessionnel catholique, évangélique, islamique ou juif, et un autre aconfessionnel. C’est pour cette raison, donc, qu’il faut distinguer entre les principes religieux et le vécu quotidien, car la communauté européenne opte pour un enseignement du fait religieux non confessionnel.
Modèle allemand :
En Allemagne, l'enseignement religieux à l'école est la seule discipline scolaire garantie constitutionnellement selon l'article 7.3 de la Loi fondamentale qui stipule que : ≪ L'instruction religieuse dans les ecoles publiques est une discipline obligatoire ≫. Alexander HOLLENBACH explique que l'enseignement religieux est aussi un élément nécessaire de l'éducation pour former un citoyen qui soit responsable moralement et socialement (5). Selon Abdussalah EL HAMROUNI, professeur à l’université de Munster à Düsseldorf, le modèle allemand est tout à fait différent du modèle français qui opte pour le principe de la laïcité.
Concernant la pratique religieuse en Allemagne, plusieurs mosquées existent dans le pays, soit environ 800 mosquées turques dont les imams viennent du pays d’origine, ainsi qu’un Conseil de coordination qui travaille en relation avec l’Etat Allemand, comme il y a plusieurs groupements islamiques appartenant à différentes tendances.
Quant aux problèmes relatifs aux formations des cadres religieux, souligne Abdussalah EL HAMROUNI, ils sont nombreux :
- L’insuffisance de la formation des imams ;
- Aucune formation pour les guides religieuses (muršidāt) ;
- Manque de partenariat avec les turcs ;
- Manque d’enseignants (200 au total) ;
- Manque d’initiatives pour porter de grands projets ≪ l’avenier est ouvert à tout le monde ≫.
Expérience turque :
En Turquie, la Constitution de 1982 dans son article 24 a rendu les cours de la religion et de morale obligatoires dans tout type d'instruction publique à partir de la quatrième année de l'école primaire. Durant les dernières années du règne ottoman, explique Mehmet Zeki AYDIN (6), la Turquie connaissait une organisation scolaire largement défaillante pour les besoins théoriques de sa population. Mais, au sein celle-ci, les medreses islamiques traditionnelles occupaient encore une place prépondérante. La grande majorité des établissements scolaires de l'époque dépendaient purement et simplement du Ministère des affaires religieuses, portant le nom officiel de Ministere de la charia et des fondations pieuses (Seriyye ve Evkaf Velaketi).
Cette situation a permis un encadrement très étroit des enseignants par le corps des inspecteurs scolaires. Leur pratique professionnelle et le respect des matières préconisées par le Ministère des affaires religieuses étaient scrupuleusement surveillés. Les méthodes d'enseignement sont laissées à l'appréciation et au choix personnel de l'enseignant. Cette conception du cours "Culture religieuse et Connaissances morales" a donné une illustration d’une laïcité turque, qui comprend une tolérance effective envers la religion, sa pratique et son enseignement.
A l'occasion du passage du régime de parti unique kémaliste (entre 1923 et 1950) à une démocratie pluripartite et de l'arrivée au pouvoir d'une formation politique conservatrice (le Parti démocrate), qui adoucira le « volontarisme laiciste » du gouvernement, les cours de religion ainsi que la formation des religieux professionnels (imams, muezzins, muftis, prédicateurs, etc.) seront progressivement rétablis durant la décennie 50. Mais les cours de religion resteront une matière à option, laissée au choix des parents, jusqu'en 1982. Quant aux contenus, ces cours proposeront invariablement aux élèves une morale citoyenne et rationaliste attachée à la Nation tout autant que des connaissances religieuses de base (7).
En général, les cadres religieux des mosquées turques en Europe sont formés et envoyés par l’Etat turc : 121 imams institués par le Diyanet (ministère des Affaires religieuses) se trouvent en France et ont le droit d'exercer selon un statut d'assistant social.
Or, la communauté turque est divisée en trois grandes tendances à caractère religieux, dont les contours sont souvent difficiles à cerner: l’islam officiel (Diyanet), l’islam oppositionnel (plus principalement le Milli Gorus) et les Alévis, qualifiés de laïques, auxquels s’ajoutent diverses autres
identifications et formes d’appartenance ethnique, culturelle, linguistique (8).
Mais il faut tout de même préciser, explique Samim AKGONUL, professeur à l’université de Strasbourg, que les imams Turcs ont une influence sur la communauté turque en Europe qui dépasse largement leur mission. Ils forment des ponts rigides entre la Turquie et les pays d’accueil.
Expérience marocaine :
Selon l’article 6 de la Constitution du Maroc « L'islam est la Religion de l'État qui garantit à tous le libre exercice des cultes », et c’est le roi qui a le titre honorifique d'amīr al-mūuminīn (commandeur des croyants) et est censé veiller sur le respect et la pratique de l'islam.
Après l’indépendance, le Maroc a connu plusieurs mutations qui ont engendré des réformes au niveau des droits, des lois et des programmes.
Concernant la réforme du champ religieux et la formation des cadres religieux, Khalid SAMADI, professeur et chercheur expert à Tétouan, a tracé, dans son exposé, les grandes lignes que le Maroc a fixé comme stratégie :
- La formation des savants en théologie ;
- La formation des imams ;
- La formation des guides religieuses (muršidāt) ;
- L’enseignement de l’islam aux jeunes marocains dans les écoles publiques ;
Afin de réaliser ces objectifs, trois systèmes d’enseignement ont vu le jour :
- L’enseignement général ;
- L’enseignement classique de type religieux (l’université al- Qarawiyīn fondée en 859 à Fès, Dār al-Ḥadīt al-Ḥasaniyya,… ;
- L’enseignement supérieur (filière des Etudes Islamiques) ;
Ces trois systèmes sont gérés directement par le Ministère de l’Education Nationale et le Ministère des Habous et des Affaires Islamiques.
Comme chaque politique d’enseignement, le Maroc, selon la vision de Khalid SAMADI, a essayé de respecter les principes suivants :
- Le point de départ de tous les programmes était la charia ;
- Les programmes doivent dépasser la vision classique de la religion ;
- L’expérience respecte son enracinement dans l’histoire de l’Afrique ;
- Les unités du programme doivent répondre aux attentes de l’époque vécue ;
- La présence des ponts d’articulation entre les systèmes d’enseignement.
Khalid SAMADI a beaucoup insisté sur les changements que connait le monde actuel et qu’il faut bien réfléchir à la méthode adéquate pour enseigner l’islam aujourd’hui.
Exemple de la France (pays d’accueil du colloque) :
Localement, Fouad DOUAI, président de la SCI Grande Mosquée de Strasbourg, a présenté, dans sa communication sur l’enseignement religieux, l’expérience de la Grande Mosquée de Strasbourg. Malgré qu’elle remonte à trente ans, elle est restée limitée en compétence et en espace temps, néanmoins, elle a réussi à combattre la vision erronée sur l’islam.
Sur l’échelle nationale, les attentes des responsables musulmans donnaient beaucoup d’importance à la formation des cadres religieux.
Mohammed MOUSSAOUI, président du CFCM (Conseil Français de Culte Musulman), n’a pas caché son enthousiasme quand il a évoqué la réponse de Jean-Pierre RAFFARIN en 2003, stipulant que l’Etat serait favorable à une formation des imams en France. Depuis cette date, un groupe a été mis en place pour réfléchir à la question et dresser un état des lieux des imams en France. Malgré la volonté et les efforts, estime Mohammed MOUSSAOUI, des problèmes persistes encore, tels que :
- La question de la rémunération ;
- L’absence des statistiques réelles des imams en France ;
- Le sort des imams étrangers ;
- L’encadrement des stages et les programmes de séjours à l’étranger (s’il’ y aura lieu) ;
- Le financement présente un objet de désaccord.
Pour se faire, Mohammed MOUSSAOUI propose que la création d’un institut privé est importante dans un premier temps.
Bernard GODARD, consultant auprès du Bureau Central des Cultes du Ministère de l’Intérieur, quant à lui, estime que l’initiative émane des musulmans qui doivent donner à leurs pratiques quotidiennes une légitimité religieuse dans un cadre républicain. Farid EL ASRI va dans le même sens quand il déclare que ce qui remonte à la surface c’est de ne pas prendre de décision pour les musulmans sans les musulmans.
Conclusion :
Nous assistons, après ce grand débat qui a eu lieu au sein du Conseil Européen, à un contenu religieux qui s’est véritablement enraciné dans les pays de l’Europe et est devenu une réalité quotidienne que personne ne pourra éviter.
La marche entamée il y a des décennies vers l’intégration dans la société européenne, explique Abdellah BOUSSOUF, est arrivé à une phase où personne ne pourra faire marche arrière ; donc, ce qui est demandé aux musulmans d’aujourd’hui, c’est de démontrer que l’islam est une religion qui mérite de vivre sur la terre de l’Europe.
L'encadrement institutionnel du fait religieux en Europe demande beaucoup de réflexion, de dialogue et de coopération.
La directrice générale pour l’éducation, la culture et le patrimoine, la jeunesse et le sport du Conseil de l’Europe, Gabriella BATTAINI-DRAGONI a précisé qu’il faut ouvrir des chantiers de travail et que le projet doit être accompagné d’un certain nombre de mouvement.
La séparation de la religion et de l'Etat dans la majorité des pays d'Europe n'empêche pas la présence explicite de la religion aux écoles, c’est pour cela que des exclamations s’avèrent utiles avant de conclure :
L'Europe est-elle vraiment laïque ? La laïcité est-elle devenue une religion de l’Etat ? Le fait religieux peut-il être traité sans aller sur le terrain de la laïcité ?
Quel sort est-il réservé au concordat sur le terrain de l’Europe ? Comment traiter le référentiel islamique en Europe ?
Sans nous étendre sur d’autres problématiques, nous estimons que la présentation des intervenants lors du colloque et la description de l’état des lieux du fait religieux semblaient dessiner un tableau réel et parfait mais auquel il manquait, toutefois, du contraste pour l’embellir. En effet, la pièce manquante était l’imam, considéré comme le responsable du terreau où s’enracine la réalité de l’islam en Europe.
Abderrahmane NAFAA
Docteur en Etudes Méditerranéennes et Orientales
Colmar, le 08 avril 2010
1) TORREKENS Corinne, « Le pluralisme religieux en Belgique », Diversite Canadienne, Volume 4 : 3, automne 2005, pp 56-58.
2) OUELLET Fernand, L'etude des religions dans les ecoles. L'experience americaine, anglaise et canadienne, Waterloo (Ontario, Canada), Wilfried Laurier University Press, 1985, p. 103. On trouve un exposé détaillé de l'expérience anglaise aux pages 93 à 262.
3) JACKSON Robert, « L'expérience britannique en enseignement religieux : structures institutionnelles et débats politiques », in Religion, education et Democratie (sous la direction de Micheline MILOT et Fernand OUELLET), Montréal-Paris, Harmattan inc./ L'Harmattan, 1997, p. 56. Robert Jakcson cite l'Education Reform Act, section 8.3.
4) islamologue, professeur à l’université de Birmingham et directeur du Centre for study of Islam and Christian-muslim relations CR du 17 janvier 2003 L’islam en Grande Bretagne.
5) HOLLERBACH Alexander, « La situation en Allemagne », in La culture religieuse a l'ecole (sous la direction de Francis MESSNER), Cerf, 1995, p. 191.
6) Mehmet Zeki AYDIN, L'enseignement de la religion et de la morale dans le systeme educatif turc, (1991), p. 56.
7) Sur le contenu des cours de religion avant 1982 et l'usage profane de la religion qui y est faite, voir P. Dumont (1984), art. cit., pp. 354-364.
8) Rapports sur : « Les populations originaires de Turquie, la religion et le droit de la famille : approche socio-juridique », sous la responsabilité scientifique de MESSNER Francis, Centre CNRS, Société, Droit et Religion en Europe, Université Robert Schuman, Strasbourg, Janvier 1999.
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